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Le projet de société : une force pour imaginer ce que nous voulons devenir

Nous sommes actuellement confrontés à des bouleversements simultanés, à un  au changement climatique,  à des tensions géopolitiques, à la fragilisation des institutions ainsi qu’à un enchevêtrement de transformations (des ressources, numérique et intelligence artificielle, du travail…) Dans un tel contexte, se projeter peut sembler naïf et illusoire. Comment imaginer l’avenir lorsque le monde que nous connaissions semble nous échapper ?

Pourtant, cette capacité à imaginer le futur et à se projeter collectivement que l’on retrouve dans diverses sociétés et à différents moments pourrait bien s’avérer utile aujourd’hui encore.  Elle renvoie toujours à une représentation de l’avenir et pose une question fondamentale : quel monde voulons-nous construire ensemble et transmettre? 

Aujourd’hui, le changement climatique, les transformations technologiques, l’intelligence artificielle, les bouleversements démographiques, les crises sanitaires et les tensions géopolitiques rendent de plus en plus difficile toute prévision précise. Paradoxalement, cette incertitude rend peut-être la projection collective encore plus nécessaire. Il ne s’agit plus de prédire un avenir unique. Il s’agit d’imaginer plusieurs futurs possibles, de réfléchir aux conséquences de nos choix et de décider ce que nous voulons préserver ou transformer.

 Choisir une direction

Un projet de société répond d’abord à une question simple : comment voulons-nous vivre ensemble et quel monde voulons-nous construire ? Cette question est profondément politique, au sens le plus large du terme. Elle concerne la manière dont une société définit ses priorités, organise ses relations, répartit ses ressources et imagine son avenir. Elle suppose de faire des choix, mais aussi de débattre de ces choix et de reconnaître qu’il existe plusieurs manières possibles de construire l’avenir.

Un projet de société n’est donc pas seulement un programme politique ou un document institutionnel. Il peut prendre des formes très différentes : une constitution, une politique publique, un mouvement social, un projet de développement, une vision collective ou encore une aspiration portée par une population. Ce qui les relie, c’est la volonté de donner une orientation à la vie collective.

Cette capacité à faire projet constitue elle-même une ressource. Une société qui sait formuler ce qu’elle souhaite préserver, transformer ou inventer dispose d’un cadre pour organiser son action. Elle peut mobiliser ses connaissances, ses expériences, ses solidarités, ses institutions et ses imaginaires autour d’une direction commune.

Une capacité ancienne

L’idée de projet de société n’est pas nouvelle. Depuis longtemps, les êtres humains cherchent à réfléchir aux formes de vie collective qu’ils souhaitent construire. Dans la philosophie grecque, Platon et Aristote s’interrogeaient déjà sur l’organisation de la cité, sur la justice et sur les conditions d’une vie collective équilibrée.

Des siècles plus tard, les réflexions sur le contrat social ont déplacé la question. Avec Hobbes, Locke ou Rousseau, il ne s’agissait plus seulement de penser la meilleure organisation de la cité, mais aussi de réfléchir aux relations entre les individus, les droits, les libertés et le pouvoir. La société devenait quelque chose que les êtres humains pouvaient penser, discuter et, dans une certaine mesure, construire.

Les révolutions politiques ont ensuite montré que les sociétés pouvaient chercher à transformer profondément leur organisation. Les mouvements d’émancipation, les luttes anticoloniales et les projets de libération ont également porté des visions de sociétés nouvelles. Ils ne se contentaient pas de contester un ordre existant : ils cherchaient à imaginer ce qui pourrait lui succéder.

Au XXe siècle, cette capacité à faire projet s’est retrouvée dans de nombreux domaines. Les États ont élaboré des politiques de planification, de développement, de protection sociale ou d’aménagement du territoire. Des mouvements politiques et sociaux ont proposé d’autres manières d’organiser l’économie, le travail ou les relations sociales. Plus récemment, la prospective a cherché à explorer différents futurs possibles afin d’aider les sociétés à mieux se préparer aux transformations à venir. À travers ces expériences très différentes, une même question revient : que voulons-nous construire à partir de ce que nous sommes et de ce que nous avons reçu ?

Sur ce point, certaines expériences historiques montrent particulièrement bien ce que peut produire une société lorsqu’elle parvient à se représenter un avenir commun. La création de la CARICOM, par exemple, repose sur l’idée qu’une coopération régionale peut permettre à des États caribéens de renforcer leur capacité collective. Au-delà des institutions, elle mobilise une histoire commune, des échanges, des solidarités et une volonté de construire des réponses à plusieurs.

Les pays nordiques offrent également un exemple intéressant. Leurs modèles sociaux se sont construits progressivement autour de choix collectifs concernant la protection sociale, l’éducation, la santé, le travail ou les services publics. Ces choix ne sont pas simplement des mécanismes techniques : ils traduisent une certaine représentation de la société et de ce qu’elle considère comme important à préserver ou à développer.

La Révolution haïtienne constitue une autre expérience fondamentale. Elle ne représente pas seulement une rupture avec l’ordre colonial et esclavagiste. Elle porte aussi une affirmation radicale de la liberté et de l’égalité, ainsi qu’une volonté de construire une société nouvelle à partir de populations longtemps privées de leurs droits. Elle montre comment une mémoire de domination peut devenir une force de transformation.

Plus récemment, la Vision 2030 Jamaica cherche à inscrire le développement du pays dans une représentation de son avenir à long terme. Ce type de démarche montre qu’un projet collectif peut permettre de dépasser la gestion immédiate des problèmes pour réfléchir à une direction plus générale.

D’autres expériences, comme celle de Singapour ou encore les projets panafricains, montrent également comment une vision collective peut servir de cadre à des transformations économiques, sociales ou institutionnelles. L’Agenda 2063 de l’Union africaine, par exemple, propose une vision à long terme du continent à partir de ses ressources, de son histoire et de ses ambitions communes.

Ces expériences sont très différentes les unes des autres. Elles ne proposent pas les mêmes modèles et ne répondent pas aux mêmes réalités. Mais elles montrent toutes qu’une société peut chercher à construire son avenir à partir de ressources déjà présentes : une histoire, des savoirs, des territoires, des solidarités, des institutions, des compétences et une capacité collective à imaginer.

 Une capacité est-elle importante aujourd’hui ?

Dans le contexte actuel, le projet de société peut avoir une multitude d’intérêts. Il peut en premier lieu aider à passer de « que devons-nous subir ? » à « que voulons-nous construire ? »

Face au changement climatique, par exemple, deux questions sont possibles. La première consiste à demander «comment allons-nous nous adapter aux conséquences du changement climatique ?» La seconde est plus large : «Dans quel type de société voulons-nous vivre dans un monde où le climat change ?» Cette deuxième question ouvre immédiatement d’autres dimensions sur les lieux où nous voulons habiter, nos manières de nous déplacer, la nourriture que nous produirons, la place des autres espèces vivantes, ou encore Le projet de société permet donc de transformer une crise en question politique et collective.

De plus, il peut  redonner une profondeur temporelle à l’action dans notre époque est marquée par le court terme. En effet, les gouvernements pensent en échéances électorales, les entreprises en résultats trimestriels, les médias en cycles de quelques heures.  Pourtant, certaines transformations se déroulent sur plusieurs décennies. Le projet de société permet alors de réintroduire une question que notre époque a tendance à perdre : «Qu’allons-nous transmettre ?» Cela est particulièrement visible pour le climat, la biodiversité, les infrastructures, l’éducation, les mutations culturelles.

Le projet de société peut aussi permettre de choisir ce que nous voulons préserver, car dans une période de bouleversement, les interrogations portent sur ce qui mérite d’être conservé comme une langue, une relation au territoire, des savoir-faire ; des formes de coopération, des espaces naturels, des pratiques alimentaires, des institutions démocratiques… Cela est particulièrement intéressant pour les sociétés confrontées à la fois aux transformations mondiales et à la nécessité de préserver des héritages culturels, linguistiques et territoriaux.

Enfin, on pourrait ajouter qu’un projet de société aujourd’hui peut donner un sens aux transformations technologiques et aider à moins les subir. Un projet de société conduit à poser une question sur la place que nous voulons que la technologie occupe dans notre société. En effet, on peut vouloir une société où l’IA augmente les capacités humaines, nous libère du temps, réduit certaines tâches pénibles. On peut néanmoins décider que certaines limites sont nécessaires comme la protection de la vie privée, le maintien du jugement humain, accès équitable aux technologies. Le projet de société permet alors de mettre la technologie au service d’une vision de la société, plutôt que de laisser la technologie déterminer progressivement cette vision.

Ainsi, le projet de société est alors un outil de discernement. Tout ce qui est nouveau n’est pas nécessairement souhaitable. Tout ce qui appartient au passé n’est pas nécessairement dépassé. Le risque, dans une période de bouleversements, est de fonctionner uniquement en mode réaction  en répondant à chaque urgence, en réparant les dégâts ou encore en gérant la crise suivante. Face au changement climatique, par exemple, il peut s’articuler autour d’un questionnement sur  la manière dont nous pouvons nous adapter. Il peut tout aussi bien porter sur  le type de société dans lequel nous voulons vivre dans un monde où le climat change.

Quoi qu’il en soit, le contexte d’aujourd’hui conduit à réfléchir à nos manières d’habiter, de nous déplacer, de produire notre alimentation, de partager les ressources, de préserver les territoires et d’organiser la solidarité entre les générations. Il permet ainsi de transformer une crise en question politique et collective.  Il cherche à rouvrir un espace de choix à l’intérieur même de l’incertitude, sans nier les contraintes et sans prétendre que tout est possible.

Une force

On associe souvent le projet de société à l’innovation, mais dans une période de bouleversement, qu’est-ce qui mérite d’être conservé ? Tout ne doit pas nécessairement changer. On peut considérer qu’une langue, une culture, une relation particulière au territoire, des savoir-faire, certaines formes de solidarité, des espaces naturels ou encore des institutions démocratiques constituent des biens qu’elle souhaite transmettre. Cela vaut notamment pour les sociétés confrontées à la fois aux transformations mondiales et à la nécessité de préserver des héritages culturels, linguistiques et territoriaux. Ainsi, la question est: que voulons-nous transmettre à ceux qui viendront après nous ? 

Aujourd’hui, le projet de société peut ainsi être compris comme une forme de contrat entre les générations. Il ne s’agit plus seulement de savoir quel monde nous voulons pour nous-mêmes, mais quel monde nous acceptons de laisser à ceux qui ne sont pas encore là. Il ne peut pas être vu comme un grand modèle figé expliquant à tout le monde comment vivre. Il ne promet pas la société parfaite puisque personne ne connaît suffisamment l’avenir pour prétendre le dessiner entièrement. Il n’apporte pas la certitude sur ce que sera demain. Il suggère un horizon collectif, car si nos sociétés disposent déjà de ressources immenses (mémoires, savoirs,  territoires, solidarités, imaginaires, des compétences..), celles-ci restent dispersées tant qu’elles ne rencontrent pas une direction commune. Le projet de société peut devenir cette direction sans être une réponse définitive. C’est en cela qu’il est une force. 

Ainsi, lorsque tout semble devenir incertain, avoir un projet de société ne signifie pas savoir exactement où nous allons. Cela signifie savoir ce que nous voulons préserver, ce que nous voulons transformer et ce que nous voulons transmettre. Il est une ouverture à la multitude des futurs possibles.

Références bibliographiques

African Union. Agenda 2063: The Africa We Want. Addis Ababa, African Union, 2015.

Anderson, Benedict. Imagined Communities. London, Verso, 1983.

James, C. L. R. The Black Jacobins. London, Secker & Warburg, 1938.

Nyerere, Julius K. Ujamaa: Essays on Socialism. Oxford, Oxford University Press, 1968.

Rousseau, Jean-Jacques. Du contrat social. Amsterdam, Marc-Michel Rey, 1762.

Sen, Amartya. Development as Freedom. Oxford, Oxford University Press, 1999.

UNESCO. Futures Literacy: Anticipation in the 21st Century. Paris, UNESCO, 2019.

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