L’incertitude est souvent présentée aujourd’hui comme un problème majeur. Les crises sanitaires, climatiques, géopolitiques ou technologiques nourrissent un discours omniprésent sur la nécessité de réduire les risques, d’anticiper les menaces et de retrouver de la prévisibilité. Médias, responsables politiques, experts en…

L’incertitude est souvent présentée aujourd’hui comme un problème majeur. Les crises sanitaires, climatiques, géopolitiques ou technologiques nourrissent un discours omniprésent sur la nécessité de réduire les risques, d’anticiper les menaces et de retrouver de la prévisibilité. Médias, responsables politiques, experts en gestion des risques et acteurs économiques décrivent fréquemment l’incertitude comme une situation d’instabilité qu’il conviendrait de maîtriser. Certes, le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui met à nu des fragilités, mais l’incertitude est-elle une nouveauté historique ? Notre histoire ne nous a-t-elle pas appris notre plasticité, notre endurance face à l’incertitude ? Dès lors, plutôt que de considérer l’incertitude comme une anomalie à éliminer, ne faudrait-il pas apprendre à la reconnaître comme une dimension constitutive de la vie et, dans certains cas, comme une véritable force ?
Une situation d’incertitude : 2020, covid et confinement
Le confinement a installé une incertitude durable. Combien de temps cela durerait-il ? Quels seraient les effets économiques ? Quand pourrions-nous revoir nos proches librement ? Nous avons vécu dans un horizon flou. Les informations évoluaient, parfois se contredisaient. Les projections étaient fragiles.
En ralentissant brutalement nos vies, il a remis en question bien des évidences. Les déplacements constants, l’accélération permanente et les agendas saturés ont été remplacés par un temps plus contraint, mais aussi plus introspectif.
En quelques jours, des millions de personnes ont réorganisé leur existence. Les espaces domestiques sont devenus des lieux hybrides: travail, école, salle de sport, lieu de sociabilité numérique. Des outils numériques, jusque-là périphériques, sont devenus centraux. Des métiers ont été exercés autrement. Ce qui est frappant, avec le recul, ce n’est pas seulement la contrainte. C’est la rapidité de la reconfiguration. Des routines se sont effondrées, d’autres se sont construites. Nous avons appris à faire avec, à bricoler (au sens où l’entend C. Lévi-Strauss) (1) , à ajuster, à jongler.
Beaucoup ont redécouvert la valeur du proche : la famille, les voisins, les amis. D’autres ont mesuré la fragilité de ce qu’ils considéraient comme acquis.
Cette période a obligé à poser des questions essentielles : qu’est-ce qui est vraiment indispensable ? Quelles activités sont centrales ? Quelles relations méritent d’être cultivées ? Quelles croyances sur la performance, la réussite ou la consommation tiennent encore ?
Le confinement a révélé l’écart entre certaines priorités affichées et ce qui soutient réellement la vie collective : le soin, la solidarité, l’éducation, la logistique, la coopération. Nous avons accepté des restrictions inédites au nom d’un bien commun. Cela ne signifie pas que tout a été harmonieux. Les tensions ont été réelles. Mais l’expérience a ouvert un espace de réflexion collective.
Cette plasticité, elle-même, est une force collective. Elle a montré là que nos sociétés ne sont pas uniquement dépendantes de structures rigides. Elles sont capables d’inventer des formes provisoires, d’organiser autrement le travail, l’école, la relation.
L’adaptation n’a pas été parfaite. Elle a été inégale. Mais elle a existé. Et cela dit quelque chose de notre capacité à transformer nos cadres lorsque la situation l’impose.
Le confinement de 2020 a été une épreuve, mais aussi un rappel. Il a montré que nous savons nous adapter rapidement, que nous pouvons supporter l’incertitude sans nous effondrer, que nous sommes capables de revisiter nos valeurs lorsque les circonstances l’exigent. De plus, si le confinement nous a isolés physiquement, il nous a aussi rappelé combien nous sommes interdépendants. Peut-être alors que parmi nos forces, il y a cette capacité à transformer une contrainte en espace de lucidité, en un moment de remise en question.

Un problème ?
Aujourd’hui, nos institutions politiques modernes sont fortement orientées vers la prévision et le contrôle et l’idée selon laquelle l’incertitude serait principalement un problème est bien présente. Aujourd’hui, la légitimité du pouvoir repose en partie sur sa capacité à garantir la sécurité des populations et à réduire les aléas. Le sociologue allemand Ulrich Beck a montré comment les sociétés contemporaines sont devenues des « sociétés du risque », préoccupées par l’identification et la gestion permanente des dangers et notamment ceux liés au développement industriel et technique, aux nouveaux risques engendrés par le monde actuel comme des pollutions… (2)
L’économie moderne, elle, valorise la prévisibilité. Les marchés financiers, les entreprises et les investisseurs cherchent à quantifier les risques afin de sécuriser leurs décisions. Dans cette perspective, l’incertitude est comme un coût ou une menace pour l’efficacité économique.
Enfin, les médias contribuent souvent à amplifier cette perception. Les événements inattendus attirent l’attention parce qu’ils rompent avec les attentes ordinaires. Les crises, les catastrophes ou les ruptures technologiques sont ainsi fréquemment présentées sous l’angle de l’incertitude qu’elles génèrent.
Cette vision n’est pas totalement infondée : l’incertitude peut effectivement susciter peur et vulnérabilité. Cependant, elle tend à oublier que l’absence totale d’incertitude est impossible et qu’une partie essentielle du développement humain repose précisément sur notre capacité à vivre avec elle.
Une condition plus qu’un problème contemporain
Pendant la plus grande partie de l’histoire humaine, l’incertitude a concerné directement notre survie. Chez les chasseurs-cueilleurs, le succès de la chasse dépendait de multiples facteurs impossibles à contrôler : migrations animales, conditions climatiques, maladies ou accidents. Les récoltes des sociétés agricoles dépendaient des pluies, des sécheresses ou des invasions de parasites.
Pourtant, l’incertitude est devenue l’un des mots-clés de notre époque. Pandémies, crises climatiques, transformations technologiques, tensions géopolitiques : tout semble confirmer l’idée que nous vivons dans un monde de plus en plus imprévisible. Les responsables politiques, les économistes, les experts et les médias évoquent régulièrement « l’ère de l’incertitude », comme si celle-ci constituait une caractéristique nouvelle de notre temps.
Aujourd’hui, les états modernes produisent des statistiques sur les populations. Les entreprises construisent des modèles prédictifs. Les assurances calculent les probabilités d’accident. Les algorithmes anticipent nos comportements. Les sciences et les techniques ont considérablement accru notre capacité à prévoir certains phénomènes.
Cependant, l’anthropologue Bronislaw Malinowski avait observé que les pêcheurs trobriandais recouraient davantage à des rituels magiques lorsqu’ils partaient en haute mer que lorsqu’ils pêchaient dans le lagon (3). Là où le danger et l’imprévisibilité augmentaient, les pratiques symboliques devenaient plus importantes. Son analyse montre que les croyances et les institutions sociales servent souvent à rendre supportable l’incertitude. Il rappelait ainsi que toutes les sociétés humaines ont développé des pratiques destinées à composer avec l’inconnu.
De manière plus générale, les religions, les mythes, les systèmes divinatoires ou les traditions peuvent être interprétés comme des réponses culturelles à l’impossibilité de connaître l’avenir. L’incertitude n’est donc pas une défaillance du monde social : elle est l’une des raisons mêmes pour lesquelles certaines expressions existent.
Il est bien probable alors que ce qui distingue les sociétés contemporaines n’est peut-être pas l’importance de l’incertitude, mais le développement sans précédent des moyens destinés à la maîtriser. Cette évolution a profondément modifié nos attentes. Alors que les sociétés traditionnelles considéraient souvent l’incertitude comme une donnée normale de l’existence, les sociétés modernes ont progressivement développé l’idée qu’elle pouvait être réduite, voire éliminée.
Vue sous cet angle, l’incertitude cesse d’apparaître comme un défaut du monde. Elle redevient ce qu’elle a toujours été : une composante fondamentale de l’expérience humaine, mais aussi une condition de la créativité, de l’innovation et de la liberté.

Plus d’incertitude aujourd’hui ?
L’incertitude est-elle réellement plus importante aujourd’hui qu’hier ? Ou bien assistons-nous surtout à une transformation de notre rapport à elle ?
Par le passé, les sociétés agricoles dépendaient des aléas climatiques. Les corps étaient confrontés aux maladies, aux guerres et aux accidents sans disposer des moyens de prévision actuels. Pour un habitant du XVIIIe siècle, une simple infection pouvait être mortelle et l’avenir était souvent plus imprévisible que pour la plupart des habitants des pays développés actuels.
Il est alors difficile d’affirmer que l’humanité vit aujourd’hui dans un monde objectivement plus incertain que celui des siècles passés. Sous certains aspects, le monde contemporain est même plus prévisible. En effet, l’espérance de vie est plus élevée, la mortalité infantile a fortement diminué, les catastrophes naturelles sont mieux anticipées, les systèmes de protection sociale limitent certains aléas économiques.
Cependant, plusieurs transformations donnent aujourd’hui le sentiment d’une incertitude croissante. Autrefois, de nombreuses crises restaient localisées. Aujourd’hui, les interdépendances mondiales amplifient leurs effets. Une pandémie, une crise financière ou une rupture des chaînes d’approvisionnement peuvent avoir des répercussions planétaires. De plus, les médias et les réseaux numériques nous exposent continuellement, à la seconde, aux menaces présentes partout dans le monde. Une catastrophe locale devient immédiatement visible à l’échelle planétaire. Elle nous concerne à l’autre bout du monde.
L’incertitude n’est donc pas nécessairement plus forte ; elle est davantage perçue, commentée et partagée. La nouveauté réside moins dans l’existence de l’incertitude que dans l’échelle des phénomènes concernés.
C’est pour cela que l’idée selon laquelle nous vivrions une époque exceptionnellement incertaine doit être nuancée. Ce qui semble avoir changé n’est pas tant le niveau objectif d’incertitude que notre rapport à celle-ci. Les progrès de la science et de la technique ont nourri une attente de contrôle qui rend les limites de la prévision plus visibles et plus difficiles à accepter.
Ainsi, nous ne vivons probablement pas dans un monde objectivement plus incertain que nos ancêtres, mais dans une société qui supporte moins bien l’incertitude parce qu’elle s’est construite sur la promesse du contrôle et de la prévision.
Supporter l’incertitude
Des travaux comme ceux de Ulrich Beck, de Anthony Giddens ou Edgar Morin ont montré que plus les sociétés modernes ont développé leur capacité à prévoir et à contrôler leur environnement, plus elles sont devenues sensibles à ce qui échappe à la prévision.
Autrement dit, les sociétés humaines ont toujours développé des mécanismes culturels pour vivre avec ce qu’elles ne pouvaient maîtriser. Les mythes, les rituels, les religions ou les systèmes de parenté ne faisaient pas disparaître l’imprévisible ; ils permettaient de lui donner un sens et de le rendre socialement supportable.
Le développement des sciences, des statistiques, de la médecine, des assurances et de l’administration moderne a nourri progressivement l’idée que le monde peut être connu, calculé et gouverné de manière rationnelle.
Cette transformation est considérable. Recensement des populations, surveillance des épidémies et planification des infrastructures, autant de notions qui nous sont familières Les entreprises établissent des prévisions. Les marchés financiers développent des modèles sophistiqués. Les individus eux-mêmes apprennent à planifier leur carrière, leur retraite ou leur santé.
Le sociologue Anthony Giddens décrit la modernité comme une ère orientée vers le futur, dans laquelle les décisions sont constamment prises à partir d’expertises, de statistiques et de prévisions économiques.(4)
Cette évolution produit des bénéfices indéniables : les famines reculent, la mortalité diminue et les catastrophes deviennent souvent mieux gérées. Mais elle transforme également notre rapport psychologique à l’incertitude : celle-ci est interprétée comme un échec de la prévision ou de la gouvernance. Lorsqu’une crise survient, la question devient immédiatement : pourquoi ne l’avait-on pas prévue ?
Or de nombreux phénomènes complexes demeurent fondamentalement imprévisibles. Les pandémies, les crises financières, les innovations ou certains événements géopolitiques comportent des dimensions qui échappent aux modèles.
Nous ne supportons plus l’incertitude comme nos ancêtres parce que nous avons appris à attendre de nos institutions qu’elles nous en protègent. Le sentiment d’incertitude ne reflète donc pas nécessairement une augmentation objective des dangers. Il traduit aussi une transformation culturelle de nos attentes.

Une force ?
L’enjeu contemporain n’est peut-être pas d’accroître encore notre capacité de prévision, mais de développer une meilleure capacité à vivre avec ce qui demeure imprévisible. Cela implique de valoriser l’adaptation plutôt que la certitude. C’est cette approche que suggère Edgar Morin. Il considère que l’une des tâches intellectuelles majeures du XXIᵉ siècle n’est pas de vaincre l’incertitude, mais d’apprendre à penser et à agir en sa présence.(5)
Le statisticien et essayiste Nassim Nicholas Taleb, à travers le concept d’« antifragilité » (6) indique que certains systèmes ne se contentent pas de résister aux chocs, ils se renforcent grâce à eux. Ils deviennent plus robustes précisément parce qu’ils sont confrontés à l’imprévu.
De telles approches ne consistent absolument pas à célébrer le chaos ni à renoncer à toute prévision. Elles impliquent plutôt d’accepter que certaines dimensions du futur demeurent ouvertes, d’apprendre à prendre des décisions malgré l’incomplétude des informations et de construire des institutions capables de s’adapter aux changements imprévus. C’est peut-être là le véritable défi de nos sociétés : non pas produire un monde sans incertitude, mais de devenir collectivement plus capable de mieux vivre avec elle.
Ainsi, dans notre monde complexe et en mutation rapide, la capacité à naviguer dans l’incertain devient peut-être une compétence précieuse, une force. C’est d’autant plus une force que c’est une source d’innovation L’innovation naît souvent de l’incertitude. Les chercheurs, les entrepreneurs, les artistes ou les explorateurs avancent précisément dans des domaines où les résultats ne sont pas garantis. C’est un moteur d’adaptation. Les sociétés comme les organismes vivants se développent grâce à leur capacité d’adaptation. L’incertitude oblige à développer des compétences telles que la flexibilité, l’apprentissage continu, l’improvisation ou la créativité.

(1) Lévi-Strauss, C. (1962). La Pensée sauvage. Paris : Plon, chap. 1 (« La science du concret »)Pour Lévi-Strauss, c’est une forme de créativité fondée sur la réutilisation, l’adaptation et la combinaison d’éléments existants pour produire du sens ou résoudre des problèmes.
(2) Beck, Ulrich. La société du risque : sur la voie d’une autre modernité. Traduit de l’allemand; Paris : Aubier, coll. « Alto », 2001, 521 p.
(3) Malinowski, B. (1948). Magic, Science and Religion and Other Essays. Glencoe, IL: Free Press. Cet ouvrage rassemble notamment l’essai « Magic, Science and Religion » (initialement publié en 1925), où il développe précisément l’idée que la magie intervient là où les techniques ordinaires ne suffisent plus à maîtriser l’incertitude.
(4) Giddens, A. (1991). Modernity and Self-Identity: Self and Society in the Late Modern Age. Cambridge: Polity Press.
(5) Morin, E. (2005). Introduction à la pensée complexe. Paris : Seuil.
(6)Taleb, Nicholas N. (2013). Antifragile : les bienfaits du désordre. Traduit de l’anglais. Paris : Les Belles Lettres.
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